L’Astronomie à Béjaïa et sa Région (11e – 19e siècles) : 2/5 - 2- Epoque médiévale (11e -15e siècle)

Située au cœur de l’espace méditerranéen, Bougie, l’ancienne capitale de l’empire Hammadide, qui donna son nom aux petites chandelles et à partir de laquelle les chiffres arabes ont été popularisés en Europe, était l’un des centres culturels et scientifiques les plus dynamiques du Maghreb. Elle était le pôle d’attraction de l’élite intellectuel (musulmanes, chrétiennes et juives) qui viennent y poursuivre leurs études, débattre des idées, faire des recherches et des observations astronomiques. D’ailleurs, les débats y étaient si intense au point que l’astronomie n’était pas intégrée au sein de la même discipline dans la classification de deux savants de Bougie  (la physique pour Ibn Sab`īn, au 13e siècle, et les mathématiques pour Ibn Khaldūn, au 14e siècle).

En effet, Bougie était célèbre par le niveau de son école, avec à sa tête le plus grand mathématicien de son temps, al-Qurashī (m. 1184). D’ailleurs, Quelques connaissances et concepts de l’astronomie, profondément encrées dans les esprits de cette époque et véhiculées au quotidien, nous donne une idée sur le haut niveau d’instruction. Dés le 12e siècle, par exemple, de nombreux lettrés de Bougie étaient convaincus de la sphéricité de la terre et de l’immensité du soleil (Ibn Sab’īn, Ibn Khaldūn, Ibn Sa’īd, al-Gubrīni,…).

D’autre part, les instruments astronomiques ont atteint un degré de complexités et de perfectionnements qui réclament la spécialisation. À Bougie, de nombreux spécialistes, tel que al-Burjī (1310-1384), assure l’élaboration de ses instruments (astrolabes, cadrans solaires, …). D’ailleurs, selon le témoignage d’al-Idrīsī (1100-1166), le célèbre géographe du roi Roger II, il y avait à Bougie toute une industrie d’étranges et exceptionnels engins.

Avant d’observer la période de décadence, nous allons passer d’abords en revue les principaux travaux en astronomie ayant un lien directe avec la ville de Béjaïa.

Au 13e siècle, plusieurs astronomes, et des plus éminents, sont venus à Bougie effectuer des observations. C’est le cas, par exemple, d’Abū ‘Alī al-Hassan. Celui-ci observa la hauteur du pole et détermina la latitude de la ville, 36°5’. Il effectua le même travail, avec une précision bien supérieure à celle des anciens, pour 40 autres villes de l’Andalousie et de l’Afrique septentrionale, et consigna ses observations dans un ouvrage magistral intitulé Collection des commencements et des fins. Ce dernier est considéré comme le plus imposant ouvrage du monde musulman composé en astronomie utilitaire. La première partie de celui-ci a été traduite en français par l’astronome Jean-Jacques Emmanuel Sédillot, qui lui mérita en 1810 un des grands prix décennaux. Un peu plus tard, Louis Amélie Sédillot, le fils de ce dernier, va publier, en 1841, un ouvrage intitulé Mémoire sur les instruments astronomiques des arabe, afin de compléter l’oeuvre de son père.

En 1279, l’astronome andalou Ibn al-Raqqām (m. 1315) établi à Bougie ses premières tables astronomiques. Auteur prolifique, Ibn al-Raqqām peut être considéré comme l’un des plus éminents astronomes du monde musulman. En effet, son œuvre est caractérisée par son originalité et sa créativité. Son traité sur l’astrolabe sphérique, par exemple, est le premier qu’on connaît dans l’Occident Musulman. De plus, il est le premier à avoir utilisé l’analemme (méthode de la géométrie descriptive de tradition Hellénique) pour élaborer des cadrans solaires.

Plusieurs lettrés, qui ont vécus Bougie, étaient versés en géographie. C’est le cas, par exemple, d’Ibn Sa’īd al-Magribī (1214 - 1286). Ce dernier a en effet composé un ouvrage de géographie, en se basant sur les traités de Ptolémée, d’al- Idrīsī, d’Ibn Fātima et d’al-Khawārizmī, et fit accompagner les lieux les plus considérables de leurs longitudes et latitudes. Cependant, ce qui le distingue de ses semblables, est l’intérêt qu’il porte à l’Europe et aux pays non musulmans. L’œuvre d’ibn Sa’īd semble avoir un impact universel. En effet, puisant énormément dans la géographie de ce dernier, plusieurs chapitres de l’ouvrage d’Abū al-Fidā’ (1271-1331) avaient été traduits et publiés en Europe.

L’autre géographe, non moins important, est l’amiral ottoman Piri Reis (1470 - 1554). Vers la fin du 15e siècle, c’est de Bougie, où il a hiverné pendant deux ans, qu’il part en expéditions chaque été. Un peu plus tard, en 1521, il rédige un ouvrage intitulé le Livre de la Marine, qui comprend des descriptions et des dessins de la Méditerranée (villes et Pays qui se trouvent sur ses côtes), ainsi que des informations sur les techniques de navigation et sur des sujets connexes, tels que l’astronomie nautique. Cependant, le plus remarquable de ses œuvres, est la carte géographique du monde qu’il a établie en 1513 (peu de temps après la découverte de Christophe Colomb en 1492) et qui comporte, entre autres, les côtes de l’Amérique Latine et de l’Afrique occidentale. D’une très grande exactitude, cette carte démontre que cette discipline était très avancée à cette époque.

Parmi les savants qui ont également marqué la ville de Bougie, citons Ibn Khaldūn, l’un des plus grands historiens de tous les temps. Dans ses prolégomènes, Ibn Khaldūn nous fournit de précieuses informations, indispensables aux historiens des sciences actuels, sur le relais de la connaissance astronomique jusqu’à son époque. Il a également consacré, dans ce même ouvrage, deux chapitres au problème des conjonctions de Jupiter et de saturne, et un autre à démentir les prévisions astrologiques.

Fidèle au dogme aristotélicien, Ibn Khaldūn place la terre au centre du monde (géocentrisme), et reprend en gros l’idée des huit sphères cristallines (cinq pour les planètes, et trois pour la lune, le soleil et les étoiles), des cercles excentriques et des épicycles. Cependant, il s’interroge sur leurs véritables existences. D’autre part, un autre savant de Bougie, le cosmologiste Ibn ‘Arabī (1165-1240), expose un système différent du précédent. Pour ce dernier, en plus des huit sphères cristallines, il rajoute une neuvième, la sphère environnante. Cette dernière, animée d’un mouvement de rotation (24 heures), entraine avec elle toutes les autres sphères. Ainsi le mouvement de chaque sphère se décompose en deux: un qui lui y est propre, appelé mouvement naturel, un autre qui lui est imposé.

En conclusion, les savants de l’époque médiévale ont préparés à l’astronomie de précieux matériaux pour progresser,  et produire d’importantes conséquences, si seulement les astronomes musulmans des siècles suivants en ont profités.

 

 

Pour en savoir Plus

 

  • M. R. Bekli et D. Aissani, 1000 ans d'astronomie à Bougie et en Kabylie, International Journal L'Astronomie, Vol. 124, S.A.F. Ed., Paris, pp. 27–31, Février 2010. http://www.saf-lastronomie.com

  • David A. King, An overview of the sources for the history of astronomy in the medieval Maghrib, Deuxième Colloque Maghrébin sur l’histoire des mathématiques arabes, Tunis (Décembre 1988).

 

 

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